À Paris, « Le Prix du design de l’IMA » affirme l’ambition internationale de la création arabe contemporaine

Du Maroc à l’Arabie saoudite, du Liban à la Palestine, de la Jordanie aux Émirats arabes unis, la quatrième édition du Prix du design de l’Institut du monde arabe a réuni à Paris une génération de créateurs pour laquelle patrimoine, innovation, environnement et transmission ne s’opposent plus. Avec un jury international présidé par l’architecte égyptienne Shahira Fahmy et le Grand Prix attribué à la Marocaine Salima Naji, l’événement confirme en quelques années sa place de plateforme entre le monde arabe et les grandes scènes européennes du design.

À Paris, face à la Seine et à Notre-Dame, le monde arabe contemporain ne se raconte plus seulement à travers ses grandes civilisations, son patrimoine ou son histoire. Il dessine aussi des meubles, travaille la terre, le textile, la pierre, réinvente les gestes des artisans, expérimente de nouvelles matières et interroge les transformations accélérées de nos sociétés. C’est cette autre cartographie du monde arabe que le « Prix du design de l’Institut du monde arabe » entend faire apparaître.

Mercredi 9 septembre, pour sa quatrième édition, la cérémonie organisée à l’IMA a réuni dans une salle comble designers, architectes, artistes, responsables culturels, journalistes, diplomates et professionnels venus de plusieurs pays. Une soirée qui disait, au-delà du palmarès, quelque chose de l’ambition prise en quelques années par ce rendez-vous : installer durablement la création contemporaine arabe dans les circuits internationaux du design. Créé en 2023, le Prix est le premier en France spécifiquement consacré au design du monde arabe. Sa singularité tient moins à la constitution d’une catégorie géographique qu’à une volonté de faire apparaître des pratiques trop souvent dispersées entre différentes scènes nationales.

Car il n’existe évidemment pas un « design arabe » homogène. Il existe des territoires, des mémoires, des langues, des migrations, des écoles, des savoir-faire et des situations politiques profondément différentes. Le mérite du Prix est précisément de faire dialoguer ces différences et d’en montrer la capacité d’invention.

Une géographie créative qui dépasse les frontières

La sélection 2026 en donne la mesure. Vingt-six projets finalistes ont dessiné un vaste territoire créatif allant du Maroc au Liban, de l’Irak à l’Égypte, de la Palestine au Qatar, de l’Algérie à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Mais les trajectoires des créateurs rendent cette géographie encore plus complexe. Certains ont étudié à Paris, Londres, Milan ou aux États-Unis ; d’autres travaillent entre plusieurs pays ; beaucoup construisent leur pratique dans un dialogue permanent entre formation internationale et connaissance intime d’un territoire. Le monde arabe présenté ici n’est donc ni périphérique ni refermé sur lui-même. Il appartient pleinement aux circulations contemporaines.

Cette dimension se retrouve dans le jury 2026, présidé par Shahira Fahmy, architecte égyptienne dont la pratique bénéficie elle-même d’une reconnaissance internationale. Autour d’elle, des personnalités issues de plusieurs grands pôles du design et de la création : Sheikha Reem Al-Thani, de Qatar Museums ; Mette Degn-Christensen, directrice de Downtown Design aux Émirats arabes unis ; Aidan Imanova, responsable éditoriale d’AD Middle East ; l’architecte libanaise Michèle Maria Chaya ; Nicolas Bellavance-Lecompte, entre Canada et Italie ; Daniele Gerkens, directrice de la rédaction d’ELLE Décoration ; Ali Khadra, fondateur du magazine Canvas aux Émirats ; ou encore le commissaire d’exposition Arnaud Morand, engagé entre la France et l’Arabie saoudite.

Une composition qui suffit à montrer que le Prix dépasse aujourd’hui le cadre d’une distinction culturelle parisienne. Il crée des passerelles entre institutions, presse spécialisée, architecture, musées, artisanat, collectionneurs et scènes professionnelles du Moyen-Orient, d’Europe et au-delà.

Paris comme lieu de mise en relation

C’est peut-être là que se situe l’un des enjeux essentiels du Prix. Dans son discours d’ouverture, Anne-Claire Legendre, présidente de l’Institut du monde arabe, a rappelé la volonté de l’institution d’être un « éclaireur » des talents contemporains du monde arabe, mais aussi de leur donner accès à des réseaux reliant les écosystèmes arabes, français et européens. Le terme est important. Car découvrir les créateurs ne suffit pas. Encore faut-il leur permettre de circuler, d’être exposés, publiés, collectionnés, commandités et mis en relation avec les institutions susceptibles d’accompagner leur travail. À cet égard, l’inscription du Prix dans le paysage parisien du design lui confère une force particulière. Paris demeure l’un des grands lieux mondiaux de circulation des arts décoratifs, de l’architecture, de la mode et du design. En y faisant entendre les voix contemporaines du monde arabe, l’IMA ne se contente pas de leur offrir une vitrine : il les introduit dans une conversation internationale.

Le réseau de partenaires traduit lui aussi cette circulation entre plusieurs espaces : Arab Bank Switzerland, AFALULA, Design Space AlUla, les Manufactures nationales -Sèvres et Mobilier national, ainsi que différents médias et institutions culturelles participent à un dispositif qui met en relation création, mécénat, patrimoine et industrie culturelle.

Après Anne-Claire Legendre, Jean-Yves Le Drian, ancien ministre français des affaires étrangères et président de l’Agence française pour le développement d’AlUla, est intervenu avant que Chawki Abdelamir, directeur général de l’IMA, ne prenne la parole en langue arabe. Celui-ci a rappelé la vocation de l’Institut comme espace de dialogue interculturel et l’importance de donner une visibilité internationale à la création des femmes et des hommes du monde arabe.

Dans cette succession de prises de parole, la diplomatie culturelle n’était jamais très loin. Mais elle s’exprimait ici à travers les objets, les matières et les gestes.

Salima Naji, ou l’innovation par la mémoire

Le Grand Prix attribué à l’architecte et anthropologue marocaine Salima Naji en fournit sans doute la démonstration la plus accomplie. Son « Tiznit Living Heritage Centre », Centre d’interprétation du patrimoine construit à l’intérieur des anciens remparts de Tiznit, repose sur une idée d’une grande simplicité : l’innovation n’exige pas nécessairement l’effacement de ce qui existait avant elle. Entièrement construit en pisé, le projet réactive la terre, la pierre, le bois et des techniques vernaculaires en les inscrivant dans une architecture contemporaine. Il ne s’agit ni d’un pastiche ni d’une restitution nostalgique. Chez Salima Naji, le patrimoine est une ressource active.

Installée dans le sud du Maroc depuis 2008, elle travaille depuis de nombreuses années à la sauvegarde des architectures oasiennes et au maintien de savoir-faire fragilisés par l’uniformisation des méthodes de construction. Son projet de Tiznit associe architecture, patrimoine immatériel et travail des maîtres artisans. Le bâtiment devient ainsi lui-même un outil de transmission. En recevant son prix, l’architecte évoquait avec émotion la reconnaissance de « vingt ans d’efforts » et cette idée d’un « héritage tourné vers l’avenir » qui traverse son œuvre.

Le jury en a donné une formulation particulièrement juste, à un moment où la nouveauté est souvent assimilée à l’innovation technologique, le projet rappelle que l’innovation peut aussi venir de la compréhension de ce qui existe déjà et de la possibilité de lui donner un avenir. Cette réflexion dépasse largement le Maroc. Elle rejoint certaines des préoccupations les plus actuelles de l’architecture mondiale : comment construire avec moins de ressources ? Comment réutiliser les matériaux disponibles localement ? Comment transmettre des techniques adaptées au climat ? Comment concilier développement et continuité culturelle ? Ce que l’on qualifiait hier de construction « traditionnelle » peut ainsi apparaître, sous un autre regard, comme une réponse extraordinairement contemporaine.

De Djeddah à Beit Chabeb, les autres distinctions prolongent, chacune à leur manière, cette interrogation sur la transmission et les usages. Le Prix Talent émergent est revenu à l’architecte et artiste saoudienne Aseel Alamoudi pour « Playformation ». Inspirées des lignes et des courbes géologiques d’AlUla, ses assises brouillent les frontières entre mobilier, paysage et espace de jeu. Un territoire naturel devient ainsi vocabulaire formel. Le Prix Artisanat contemporain a été attribué au duo tuniso-saoudien Altin-Yasmine & Mehdi pour « Our AlUla Trilogy ». Trois pièces en bois de palmier et fibres végétales mettent en dialogue deux cultures du palmier, tunisienne et saoudienne. Ici encore, le geste artisanal ne relève pas du folklore. Il devient un outil de création contemporaine et un langage capable de circuler d’un territoire à l’autre. Au Liban, une autre forme d’urgence apparaît avec Christopher Ghoussoub, fondateur de Foukhar Studio, lauréat du Prix de l’Impact – Arab Bank Switzerland pour « Foukhar Beit Chabeb ». À 22 ans, le jeune homme est présenté comme le dernier potier encore en activité à Beit Chabeb, village qui comptait autrefois plusieurs centaines de potiers. Son projet consiste autant à produire qu’à transmettre : fabriquer des objets contemporains, préserver les grandes jarres de terre cuite autrefois destinées au vin ou à l’huile, accueillir des visiteurs et surtout former une nouvelle génération. Le design devient ici une question de survie culturelle. Non pas conserver une forme dans un musée, mais préserver la possibilité même de continuer à la fabriquer.

Créer malgré la fragmentation, le « Prix du public » attribué à l’artiste textile palestinienne Areen Hassan introduit une autre dimension, celle de la mémoire, de l’exil et de la continuité à travers les frontières. Son installation « Weaving the Land Back », réalisée entre la Palestine, le Liban et les Émirats arabes unis avec des femmes réfugiées palestiniennes de l’association Inaash, réinterprète la broderie palestinienne dans un langage contemporain. Les fils défaits, fragiles, parfois comme interrompus, composent pourtant des surfaces qui tiennent ensemble. La métaphore serait presque trop évidente si la force plastique du travail ne lui donnait une réalité matérielle : territoires dispersés, mémoires fragmentées, traditions déplacées, mais persistance du lien.

Le Prix du jury, enfin, a distingué l’architecte jordanien Sahel Alhiyari pour l’ensemble de son parcours. Formé à la Rhode Island School of Design et à Harvard, enseignant notamment à Venise, Harvard et à l’Université américaine de Beyrouth, ancien participant du programme Rolex Mentor and Protégé aux côtés d’Álvaro Siza et ancien membre du jury du Prix Aga Khan d’architecture, son parcours illustre parfaitement cette génération d’architectes du monde arabe dont la pratique s’inscrit simultanément dans un territoire et dans une histoire internationale de la discipline.

Un autre récit du monde arabe

Pris séparément, ces projets semblent appartenir à des univers très différents. Une architecture en terre au Maroc. Des sièges inspirés des roches d’AlUla. Des objets façonnés dans le bois de palmier. Un atelier de poterie menacé de disparition au Liban. Une installation textile palestinienne construite entre plusieurs pays. Ensemble, ils composent pourtant un récit. Celui d’une création qui ne considère plus la tradition et la modernité comme deux camps adverses. La force de cette édition tient peut-être précisément à ce déplacement. Pendant longtemps, une partie du discours sur la modernité artistique dans le monde arabe s’est construite autour d’une alternative : fallait-il préserver les héritages ou rejoindre les formes supposées universelles de la modernité ? Les projets présentés à l’IMA rendent cette opposition largement caduque. Les créateurs circulent, expérimentent, utilisent parfois les technologies les plus récentes, mais puisent simultanément dans la terre, les fibres, le bois, les récits familiaux, les paysages et les gestes anciens. L’identité ne devient pas une clôture. Elle devient une matière. Et la mondialisation n’impose plus nécessairement l’effacement du local : elle peut aussi offrir à celui-ci de nouvelles scènes.

Quand le design devient diplomatie culturelle

C’est ici que le « Prix du design de l’IMA » acquiert une portée qui dépasse la seule célébration de beaux objets. À travers lui se dessine une forme de diplomatie culturelle qui ne repose ni sur le discours officiel ni sur la représentation figée des nations, mais sur les circulations de créateurs, de savoir-faire et d’idées. Paris rencontre Tiznit. La Tunisie dialogue avec AlUla. Une tradition de poterie libanaise rejoint les débats contemporains sur la transmission. La broderie palestinienne traverse Beyrouth et Dubaï. Un jury venu de plusieurs pays met en conversation ces pratiques avec les grands réseaux internationaux du design. La scène arabe contemporaine apparaît alors pour ce qu’elle est : multiple, mobile, inventive et profondément connectée au monde. En seulement quatre éditions, le Prix de l’Institut du monde arabe a ainsi commencé à occuper un espace qui manquait encore : celui d’une plateforme suffisamment identifiable pour que le design du monde arabe puisse être regardé dans toute sa diversité, sans ne être réduit ni à l’artisanat patrimonial ni à une imitation des grandes tendances internationales.

La cérémonie s’est achevée sur la terrasse de l’IMA. Au loin, Notre-Dame, la Seine et Paris. Image presque symbolique d’une soirée où des œuvres venues de plusieurs rives du monde arabe se retrouvaient au cœur de la capitale française. Mais le véritable mouvement allait dans les deux sens. Car si Paris offre une scène à ces créateurs, ceux-ci apportent en retour quelque chose dont le design contemporain international a peut-être particulièrement besoin aujourd’hui : une manière de penser l’avenir sans considérer la mémoire comme un obstacle, de chercher l’innovation sans condamner les savoir-faire anciens à disparaître, et de faire du local non pas la périphérie du monde, mais l’un des lieux à partir desquels celui-ci peut encore être réinventé.

Fatima Guémiah
Paris, septembre 2026