À Paris, « Crépuscule » fait entendre un siècle de voix féminines libanaises

À la Maison de la Poésie, le 26 septembre, Crépuscule, Anthologie des poétesses libanaises contemporaines donnera à entendre en arabe, en français et en anglais près d’un siècle d’écriture féminine libanaise. Portée par les voix de Hala Ghosn, Romy-Lynn Attieh et Léda Mansour, accompagnées par le musicien Guillaume Garnier de Barros, cette lecture musicale s’inscrit dans la Saison Méditerranée 2026. Une traversée des langues, de la mémoire et de l’exil, où le Liban apparaît moins comme un territoire assigné que comme une présence persistante.

Comment raconter un pays à travers les voix de ses femmes ? Et comment recueillir un siècle de poésie lorsque ce siècle a été traversé par les ruptures, les guerres, les départs et les recompositions incessantes de l’identité ?

« Crépuscule » part de cette double interrogation. L’ouvrage, paru à Beyrouth en 2024 chez Kaph Books, rassemble plus de cent textes d’une soixantaine de poétesses libanaises contemporaines. Trilingue — arabe, français et anglais —, cette imposante anthologie de 448 pages est le fruit de plus de quatre années de recherches conduites par ses éditrices, Nada Ghosn et Paulina Spiechowicz.  Ce travail ne cherche pas à établir un panthéon définitif. Il propose plutôt une cartographie mouvante, où se côtoient des figures majeures comme Etel Adnan, Andrée Chedid, Nadia Tuéni, Vénus Khoury-Ghata ou Joumana Haddad, et des voix appartenant à des générations plus récentes. Une généalogie volontairement non linéaire, capable de restituer ce que l’histoire littéraire laisse parfois dans ses marges : la multiplicité des expériences féminines et la manière dont celles-ci ont traversé les transformations du Liban.

Écrire quand l’Histoire fracture

Les guerres, l’exil, la mort, la destruction et les migrations traversent nécessairement ces textes. Mais réduire cette poésie à une littérature de la catastrophe serait manquer ce qui en constitue peut-être la force la plus profonde. Car Beyrouth y demeure aussi ville désirée, aimée, perdue et retrouvée. Il y est question du corps, de l’intime, de l’amour, de la famille, de la condition des femmes, de l’émancipation et de la confrontation avec les structures patriarcales.  Dans cette anthologie, la poésie apparaît ainsi comme l’un des lieux où peut se reconstruire ce que l’Histoire disperse. Elle recueille les traces, mais refuse de les figer. Elle garde en mémoire tout en permettant le déplacement. C’est sans doute là que réside l’une des singularités de Crépuscule : raconter le Liban non depuis un centre unique, mais depuis une multitude de lieux d’écriture. Quel que soit le pays où vivent les autrices, quelle que soit la langue dans laquelle elles écrivent, quelque chose du Liban demeure. La Maison de la Poésie évoque ainsi une œuvre où les engagements des femmes nouent étroitement dimensions politique et poétique.

 

Trois langues pour un même pays

L’arabe, le français et l’anglais ne constituent pas ici un simple dispositif éditorial. Leur coexistence raconte, à elle seule, une part de l’histoire du Liban. Ces langues disent les héritages, les éducations, les déplacements et la diaspora. Elles disent aussi cette identité libanaise qui a souvent dû apprendre à se penser dans plusieurs espaces simultanément. La lecture du 26 septembre conservera ce trilinguisme. Les textes circuleront d’une langue à l’autre, faisant de la traduction moins le passage d’un monde vers un autre qu’un lieu de rencontre.  La musique de Guillaume Garnier de Barros accompagnera cette circulation, tandis que Nada Ghosn, coéditrice de l’anthologie, introduira la soirée. Le programme officiel annonce des lectures en français, en arabe et en anglais par Hala Ghosn, Romy-Lynn Attieh et Léda Mansour.

 

Trois présences, trois rapports à la parole

Avec Hala Ghosn, la poésie rencontre d’abord le théâtre. Comédienne, autrice et metteuse en scène, elle s’est formée à Paris puis à l’Académie du Théâtre de l’Union à Limoges. Elle a notamment travaillé avec Fadhel Jaïbi, Slimane Benaïssa et Eimuntas Nekrošius. Depuis 2014, elle assure la direction artistique du collectif La Poursuite, dont le travail explore des questions comme l’identité, l’exil, la mémoire, la filiation ou la montée des nationalismes. Sa pièce Beyrouth Adrénaline, nourrie de son histoire personnelle, inscrit de longue date la capitale libanaise au cœur de son théâtre.

 

Romy-Lynn Attieh apporte une présence différente, venue notamment de la danse et de la performance. Son parcours croise le mouvement, l’écriture et la traduction. Elle a participé au projet chorégraphique While We Weave au Liban et a coécrit avec Leila Awadallah Mythology of Terranea, dont elle a également assuré la forme écrite finale. Chez elle, le texte rencontre naturellement le corps : rythme, souffle et mouvement deviennent eux aussi des manières de lire.

 

Léda Mansour, enfin, vient à la poésie par un chemin où création littéraire et recherche se rejoignent. Docteure en linguistique, elle a mené des travaux d’enseignement et de recherche au sein de la chaire « Dialogue des cultures » de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Son récent recueil, Enquêtes intimes, paru en janvier 2026 au Lys Bleu Éditions, explore la lente conquête d’une parole féminine, entre peurs, désir, liberté et sortie du silence. Chez elle, le langage devient simultanément matière d’analyse et territoire d’émancipation.

Ces trois femmes n’auront donc pas simplement pour tâche de « lire » les poèmes. Leurs parcours respectifs   théâtre, performance, poésie et recherche  devraient leur permettre de les faire passer autrement dans l’espace, de leur rendre souffle, rythme et présence.

De Beyrouth à Paris, une mémoire qui circule

Que cette soirée se déroule à Paris n’est pas sans signification. Depuis des décennies, la capitale française constitue l’un des lieux de circulation de la littérature, de la pensée et des arts libanais. Mais Crépuscule déplace subtilement le regard : cette fois, ce sont les femmes qui dessinent la continuité du récit.  Femmes restées au Liban ou parties ailleurs, femmes écrivant dans plusieurs langues, appartenant à plusieurs générations : ensemble, elles dessinent moins le portrait immobile d’un pays qu’une constellation. L’ouvrage avait déjà été présenté à Paris, notamment à l’Institut du monde arabe en décembre 2024, puis à Beyrouth en mars 2025 lors d’une soirée à l’Institut français du Liban réunissant plusieurs poétesses de l’anthologie. La lecture de septembre 2026 poursuit donc une circulation commencée entre les deux rives.  Elle trouve naturellement sa place dans « La Saison Méditerranée 2026 », manifestation déployée en France du 15 mai au 31 octobre et consacrée à la diversité des cultures méditerranéennes, aux échanges humains et à la circulation des artistes et des idées. Portée par les ministères français de l’Europe et des Affaires étrangères et de la Culture, elle est mise en œuvre par l’Institut français.

Dans ce vaste dialogue des rives, Crépuscule rappelle une évidence que les crises rendent parfois plus précieuse encore : un pays ne subsiste pas seulement dans ses frontières. Il demeure dans ses langues, dans ses mémoires, dans ses livres et dans les voix de celles et ceux qui continuent de le raconter. Et lorsque l’Histoire disperse les êtres, la poésie possède peut-être cette faculté singulière : les réunir, le temps d’une parole. Paris, Fatima Guémiah.

 

À noter

Crépuscule – Anthologie des poétesses libanaises contemporaines
Lecture musicale, samedi 26 septembre 2026 à 20 heures
Maison de la Poésie, 157 rue Saint-Martin, Paris IIIe
Lectures : Hala Ghosn, Romy-Lynn Attieh et Léda Mansour
Musique : Guillaume Garnier de Barros
Introduction : Nada Ghosn
Lectures en français, arabe et anglais

Dans le cadre de La Saison Méditerranée 2026, qui se déploie jusqu’au 31 octobre 2026 dans toute la France.