Le design arabe contemporain Investit l’IMA et dessine de nouveaux horizons

À Paris, l’Institut du monde arabe consacre une nouvelle fois le design comme espace de création, de mémoire et de transformation. Pour son édition 2026, son Prix du Design réunit 26 projets finalistes venus d’une dizaine de pays, dessinant le portrait d’une scène arabe contemporaine d’une remarquable vitalité. Architecture, artisanat, mobilier, textile, nouveaux matériaux : entre héritages ancestraux et enjeux du présent, une génération de créateurs invente de nouveaux langages.
Depuis sa création en 2023, « le Prix du Design de l’Institut du monde arabe » (IMA) s’est imposé comme un rendez-vous singulier dans le paysage culturel parisien. Plus qu’une compétition, il offre une plateforme de visibilité à des designers émergents ou confirmés dont les pratiques témoignent des profondes mutations qui traversent aujourd’hui le monde arabe.
Pour cette édition 2026, 26 projets finalistes, issus de l’Arabie saoudite, du Maroc, du Liban, de l’Irak, de l’Égypte, du Qatar, de la Palestine, des Émirats arabes unis ou encore de l’Algérie, composent un panorama particulièrement riche. Une géographie plurielle qui dit à elle seule combien le design arabe contemporain échappe désormais à toute définition uniforme. D’un pays à l’autre, d’une génération à l’autre, les créateurs convoquent des mémoires, des matières, des gestes et des savoir-faire différents. Pourtant, une même interrogation traverse leurs œuvres : comment habiter le présent sans rompre avec ce qui nous précède ?
Le design comme mémoire vivante
La sélection 2026 révèle un mouvement profond : le retour aux matériaux locaux, la revalorisation des métiers d’art et une attention renouvelée portée aux territoires et à leur mémoire. Mais il ne s’agit nullement d’un retour nostalgique au passé. Les traditions sont ici déplacées, interrogées, transformées. Le geste artisanal devient matière d’expérimentation ; l’architecture dialogue avec les traces de l’histoire ; le design d’objet s’empare des questions sociales et environnementales.
Le projet marocain « What Remains: Atlas of a Disappearing Casablanca », présenté par 99+ X Architects, illustre cette démarche à travers une cartographie sensible d’un patrimoine urbain menacé de disparition. La ville y apparaît comme une mémoire mouvante, faite de bâtiments, de traces, d’usages et de récits que le design peut contribuer à préserver.
Au Liban, Foukhar Studio, avec Foukhar Beit Chabeb, interroge quant à lui la possibilité de réactiver une économie artisanale villageoise. Ici, le design devient autant un outil de création qu’un instrument de transmission et de revitalisation économique. Ce déplacement est essentiel : l’objet n’est plus une fin en soi. Il devient le point de départ d’une réflexion sur le territoire, la communauté, la mémoire et la possibilité même de reconstruire.
Quatre prix, quatre manières d’imaginer l’avenir
La sélection s’organise autour de quatre grandes distinctions : le Prix du Talent émergent, le Prix de l’Artisanat contemporain, le Prix Impact – Arab Bank Switzerland et le Grand Prix. Chacune permet de mettre en lumière une dimension particulière du design actuel.
Le Prix du Talent émergent accompagne les nouvelles générations et leurs recherches souvent audacieuses. Parmi les huit finalistes, le Marocain Othmane Bengebara, avec Irtah !, s’intéresse aux matériaux et aux usages dans une démarche résolument contemporaine. Ayah Alkhatib, des Émirats arabes unis, présente Jaddelah, tandis qu’Alexis Sizar, pour l’Irak, propose Ma’dan. Tous témoignent d’un désir commun d’interroger les formes établies et d’inventer de nouvelles façons de penser l’objet, l’espace et la matière.
Le Prix de l’Artisanat contemporain met quant à lui l’accent sur la transmission des gestes et des savoir-faire. La Palestinienne Areen Hassan, avec Weaving the Land Back, fait du textile un territoire de mémoire et de récit. La Marocaine Imane Mellah, avec Bab, explore elle aussi la rencontre entre héritage artisanal et vocabulaire contemporain. Les Qataries Galyiah et Lolwa AlMohannadi, avec Saraab, participent à cette même volonté de renouveler les métiers d’art sans en effacer les racines.
Plus directement tourné vers les enjeux collectifs, le Prix Impact -Arab Bank Switzerland rappelle que le design peut être un puissant instrument de transformation sociale, économique et environnementale. Les projets sélectionnés parlent de villes en mutation, de reconstruction, de communautés fragilisées, d’écologie et de ressources.
En Irak, ADD Architects présente Courtyard Dialogues – Reconstruction & Rehabilitation of Al-Nouri Complex, consacré à la reconstruction et à la réhabilitation d’un patrimoine architectural marqué par l’histoire récente. Dans la région du Golfe, Talin Hazbar, avec Sediments, développe une réflexion sensible sur les matières, les paysages et les transformations environnementales.
Du patrimoine à la reconstruction
Cette place accordée à la reconstruction constitue l’un des fils rouges les plus forts de l’édition 2026. Dans plusieurs pays du monde arabe, le patrimoine architectural et artisanal se trouve aujourd’hui confronté aux guerres, aux bouleversements urbains, aux transformations économiques ou aux conséquences du changement climatique. Face à ces mutations, les designers et les architectes inventent des réponses qui dépassent largement la seule question esthétique. Reconstruire ne signifie plus simplement rebâtir. Il s’agit aussi de restaurer des continuités, de sauvegarder des gestes, de restituer une histoire et de permettre à des communautés de se réapproprier leurs espaces. Le design devient ainsi une forme de résistance à l’effacement.
Cette réflexion traverse également le Grand Prix, qui réunit des projets portés par des créateurs et studios déjà reconnus. Parmi eux figurent East Architecture Studio avec AlMusalla en Arabie saoudite, Studio Salima Naji avec le Tiznit Heritage Interpretation Centre au Maroc ou encore Louis-Cyprien Rials avec Les Portes de Mossoul en Irak. Dans ces réalisations, architecture, design et patrimoine cessent d’appartenir à des catégories séparées. Ils participent d’un même récit : celui de sociétés qui cherchent à construire leur avenir tout en préservant les traces de leur histoire.
Shahira Fahmy, un regard entre héritage et modernité
Le jury de cette édition est présidé par l’architecte égyptienne Shahira Fahmy, dont le travail se situe précisément au croisement de ces enjeux. Son approche conjugue attention portée aux contextes historiques, réflexion sur la ville contemporaine et recherche architecturale. Autour d’elle, le jury rassemble des personnalités issues du design, de l’architecture, de la muséologie et de la presse spécialisée, formant un regard volontairement pluriel sur les projets en compétition. Cette diversité des expertises est à l’image de la sélection elle-même. Car le design contemporain arabe ne se laisse plus enfermer dans une esthétique ou une origine géographique. Il circule entre Le Caire et Dubaï, Casablanca et Beyrouth, Riyad, Doha, Bagdad ou Jérusalem ; il dialogue avec les grandes scènes internationales tout en revendiquant la singularité des histoires locales.
Ni folklore ni rupture avec le passé
C’est peut-être là que réside l’un des enjeux les plus passionnants de cette édition : sortir définitivement d’une vision décorative ou folklorique de la création arabe. Les designers sélectionnés ne cherchent pas à reproduire des signes traditionnels pour affirmer artificiellement une appartenance. Ils considèrent plutôt l’héritage comme un langage à transformer. Un motif, une technique de tissage, une céramique, une architecture vernaculaire ou une matière locale deviennent des points de départ. Le passé n’est plus un modèle immuable : il devient un matériau de création. Cette démarche permet également de dépasser l’opposition, souvent trop simpliste, entre tradition et modernité. Dans les projets présentés à l’IMA, ces deux notions ne se combattent pas : elles se nourrissent mutuellement.
Paris, carrefour d’une nouvelle scène créative arabe
L’exposition organisée dans les espaces de l’Institut du monde arabe permettra au public parisien de découvrir l’ensemble de ces démarches et d’observer à quel point la scène du design arabe s’est transformée au cours des dernières années. Cette visibilité compte. Elle inscrit les créateurs du monde arabe dans un dialogue international qui ne les réduit ni à leur origine ni à une esthétique supposément commune. Le Prix du Design de l’IMA joue ainsi un rôle de passerelle entre les créateurs, les institutions, les professionnels et le grand public. Il révèle une génération qui travaille sur la matière et la forme, mais aussi sur les questions de mémoire, d’identité, de durabilité, de reconstruction et de transmission.
À travers cette troisième édition, une évidence s’impose : le design du monde arabe n’est plus seulement en quête de reconnaissance internationale. Il participe pleinement à la réflexion mondiale sur les nouvelles manières de créer, d’habiter et de transmettre. Entre artisanat ancestral et nouvelles technologies, entre villes meurtries et territoires en réinvention, entre patrimoine et expérimentation, ces créateurs ne se contentent pas de dessiner des objets. Ils dessinent des possibles.
Paris, Fatima Guemiah