Interview de Jean-Michel Wissmer à propos de sa pièce “Songe d’une soeur”

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Il s’agit bien d’un songe, ou plutôt d’un rêve, celui d’une religieuse mexicaine du XVIIe siècle, Sor Juana Inés de la Cruz ; celui aussi de l’auteur de cette pièce, le Genevois Jean-Michel Wissmer ; et celui enfin du metteur en scène salvadorien Roberto Salomon.International Newspapers
Q. Jean-Michel Wissmer, comment est né le projet de “Songe d’une Soeur” ?
Voilà bientôt vingt ans que Sor Juana me hante : je lui ai consacré ma thèse de doctorat, deux essais, un roman, des cours et des conférences, il ne manquait plus qu’une pièce de théâtre !
Q. La vie de cette religieuse est donc si “théâtrale” ?
Absolument, elle est dramatique dans tous les sens du terme. Considérée comme la première féministe d’Amérique, elle s’est battue pour le droit des femmes à accéder au savoir et s’est donc heurtée à sa hiérarchie qui a tout fait pour qu’elle sacrifie sa vie littéraire. La vie de cette femme est un combat marqué par de grandes victoires mais aussi par la frustration face à la misogynie et l’ignorance. Il faut dire qu’elle écrivait des textes très peu recommandés pour un couvent comme des pièces de cape et d’épée, des poèmes amoureux et burlesques et même des satires sexuelles.
Q. La pièce met en scène quelques grands moments de sa vie, c’est donc une pièce historique ?
Oui et non. En tant que spécialiste de Sor Juana, j’ai voulu respecter la vérité historique ; mais Roberto Salomon, qui est aussi un passionné de cette poétesse (jouée par Silvia Barreiros), m’a tout de suite indiqué qu’il ne voulait absolument pas d’une “pièce de musée”. Le texte s’inspire souvent des propres textes de Sor Juana ou de son confesseur (qui était un homme redoutable – campé par Douglas Fowley Jr.), mais il y a aussi des personnages décalés et un regard résolument moderne.
Q. Comment s’est passée votre collaboration avec Roberto Salomon ?
Le mot de collaboration est vraiment celui qui s’impose. Il dit souvent – comme une boutade – qu’il n’a pas l’habitude de travailler avec des auteurs … vivants ! Il est vrai que Shakespeare ou Tennessee Williams ne peuvent pas le bombarder de e-mails ou de téléphones ! S’il a mis “à plat” mon texte, comme il dit, pour le retravailler à la lumière des exigences dramaturgiques, il l’a parfaitement respecté. C’est surtout un rythme plus puissant qu’il a introduit grâce aux … bouffons. Ma pièce comporte en effet un bouffon qui, comme tout bon bouffon, est irrespectueux et se moque de la “Sor Juana-femme savante”, et un narrateur qui explique les événements. Or Salomon a fait également de ce dernier un bouffon, ce qui est très astucieux. Les deux bouffons de cette mise en scène (joués par Naara Salomon et Victor Costa) volent souvent la parole aux autres personnages et leurs facéties rythment toute la pièce. Il y a aussi un adorable petit chien, Amila, qui est celui des Salomon et fait d’incroyables acrobaties sur scène, se prenant pour un taureau de corrida !
Q. Il y a un autre personnage essentiel, celui de vice-reine.
Essentiel en effet. Sor Juana a d’abord été dame de compagnie avant d’entrer au couvent par refus du mariage. Mais elle a toujours gardé son lien avec la cour et les deux vice-reines qui vont s’y succéder (mais qui ne devient plus qu’une dans la pièce, jouée par Margarita Sánchez) n’auront de cesse de la protéger et de promouvoir son oeuvre qui – chose inouïe pour une nonne – sera publiée en Espagne et deviendra un best-seller. Q. Que vous a appris cette première expérience théâtrale ?
La modestie et le respect devant toute l’énergie incroyable investie dans ce projet. Je connaissais l’effort de l’écriture, mais voir la patience, le travail, la volonté des comédiens et du metteur en scène pour faire vivre un texte est quelque chose d’extraordinaire. Des semaine de répétitions, de réflexion, la recherche de décors, d’éléments scéniques, des costumes (qu’il faut adapter, transporter…). On n’imagine pas tout ce travail.
Q. Ce songe – ou ce rêve – aura-t-il pris fin le 7 février, lors de la dernière représentation au théâtre Pitoëff, ou pourra-t-il se prolonger ailleurs lors d’une tournée ?
Roberto Salomon, qui dirige le théâtre Luis Poma à San Salvador et vient d’être nommé directeur de la formation culturelle pour son pays, espère bien pouvoir exporter “Songe d’une Soeur” en Amérique latine, d’autant que tous les comédiens sont bilingues. Déjà traduit en espagnol sous le titre de “Sueño de monja”, il devrait intéresser des pays – et en premier lieu le Mexique – où Sor Juana est considérée comme la plus grande poétesse de l’époque coloniale. Donc oui, rêvons un peu !
Jean-Michel Wissmer a écrit trois livres sur Sor Juana Inés de la Cruz :
“Las Sombras de lo fingido. Sacrificio y simulacro en Sor Juana Inés de la Cruz”, Toluca, Instituto Mexiquense de Cultura, 1998.
“La Religieuse mexicaine. Sor Juana Inés de la Cruz, ou le scandale de l’écriture”, Genève, Metropolis, 2000.
“Emmenez-moi à l’Ange ! Un journal mexicain”, Paris, Bartillat, 2006.

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