Election du prochain Secrétaire-General de l’ONU

Cette année, pour la première fois depuis la création de l’ONU et en grande partie pour répondre aux critiques des pays qui dénoncent la mainmise des membres du Conseil de sécurité dans la sélection des candidats et exigent plus de transparence, les candidats déclarés ont passé des auditions informelles. Une initiative de Mogens Lykketoft, le Président de l’Assemblée générale : « Nous avons introduit une nouvelle forme de transparence et d’inclusion dans le processus de nomination qui a le potentiel d’influer sur le résultat final de la sélection du Secrétaire général, » s’est-il félicité. Chaque candidat, (6 hommes et 5 femmes) a disposé de deux heures pour répondre aux questions posées par les Etats membres et la société civile. « C’est bonne première étape dans la mesure où s’il se dégage une entente sur un candidat, il sera difficile pour les membres du Conseil de l’ignorer. Cela étant, nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir, » admet la représentante permanente du Pakistan, Dr Maleeka Lodhi. Un chemin d’autant plus long qu’il y a une profonde division entre les pays qui veulent un secrétaire et ceux qui voudraient un général.  « Nous avons besoin de quelqu’un de plus efficace, qui arrive avec des solutions face aux problèmes mondiaux. Il a fallu des mois pour que Ban Ki Moon s’engage vis-à-vis des réfugiés. Ce n’est pas normal. Nous avons besoin de quelqu’un d’articulé, quelqu’un qui peut communiquer. Si nous avions eu ces exigences en 2006, Ban Ki Moon n’aurait jamais été élu. Mais nous n’avons jamais eu de vrai débat sur les qualifications requises pour devenir Secrétaire général de l’ONU. Il est temps que cela change, » explique un diplomate occidental.
 
Pour Amir Abdellatif Aboulatta, le représentant égyptien, ces auditions préfigurent le changement. « Elles sont une étape extrêmement importante, non seulement pour mon pays, mais aussi pour ceux de mes collègues avec lesquels j’ai parlé. La plupart des Etats membres souhaitent que l’Assemblée générale joue un rôle plus important dans le processus de sélection et de nomination. Ces auditions nous ont permis de rencontrer les candidats. Nous avons une idée de ce qu’ils sont et de ce qu’ils ont fait auparavant. Je crois que tout ceci n’est qu’un début et que nous allons vers plus de transparence. »
 
Ces auditions auront-elles un impact sur les discussions qui débuteront en juillet au sein du Conseil de sécurité sur le ou les candidats à recommander ? Non, à en croire bon nombre d’observateurs. Elles ne seraient qu’un simulacre de transparence pour permettre aux P5 de traiter entre eux et en toute quiétude, de la nomination du prochain Secrétaire général. « L’ONU se fissure mais ne change pas. Elle a la sensation qu’elle devrait changer, mais elle s’enferre dans ses contradictions. Elle est atteinte de surdité face à la réalité du Monde» analyse avec amertume le représentant permanent d’un état dont la voix ne compte pas. (Ce sont ses mots.) «C’est, toute proportion gardée, comme si on donnait un morceau de sucre à un animal pour le calmer, » assure un ambassadeur qui préfère garde l’anonymat.
 « Dès réception de la lettre nous informant des entretiens avec les candidats, tout le monde a pensé que c’était le graal. Ce n’est pas le graal. C’est juste un début. Ces auditions ont été mal préparées car nous n’avons pas été consultés au préalable. Je n’accuse personne, mais je pense qu’on aurait pu faire mieux. J’estime que les états membres ont raté une occasion de faire de véritables auditions, » commente Omar Hilale, le représentant permanent du Maroc.
 
Jusqu’à ce jour, tous les Secrétaires généraux (ils sont au nombre de huit) ont été sélectionnés dans le plus grand secret par les 15 membres du Conseil de sécurité, puis nommés par les P5 souvent au prix de négociations difficiles et de marchandages avec les Etats récalcitrants. Ainsi, s’il veut obtenir l’aval d’un Etat qui ne veut pas de lui, le candidat devra promettre des postes élevés, en échange de son soutien. (Fin 1996, peu avant la nomination de Kofi Annan, la France, qui lui préférait Boutros Boutros-Ghali, a négocié et obtenu la direction du Département des Opérations du Maintien de la Paix (DPKO). Même s’ils ne sont pas toujours d’accord sur le choix du candidat, les membres du Conseil sont tous d’accord sur un point: nommer quelqu’un de malléable et de pas trop indépendant. Les diplomates interrogés savent qu’il y a de fortes probabilités pour que les P5 aient, comme à l’accoutumée, le mot de la fin. « Certes, pourtant, le sentiment général est que cette fois-ci, il leur sera plus difficile de nous tenir en dehors de leurs discussions. En cela, pour nous, c’est un pas dans la bonne direction, » estime le représentant égyptien.
 
Briguer le poste de Secrétaire général de l’ONU n’est pas de tout repos. Le candidat doit être doté d’une santé de fer -il va devoir effectuer un nombre impressionnant de voyages dans pratiquement toutes les capitales afin de convaincre qu’il est le bon candidat. Il va devoir les assurer de sa bonne volonté à satisfaire les exigences des pays membres et surtout, les rassurer –et c’est le plus important- sur ce qu’il ne fera pas, à savoir, prendre des initiatives ou interférer dans les décisions dudit Conseil. «Femme ou homme, ce n’est pas dans l’intérêt des P5 d’avoir quelqu’un de fort. Ce qu’ils veulent, c’est un bon manager qui ne prendra pas d’initiatives, mais qui aura la capacité à rassembler, » assure un représentant permanent. « Nous avions proposé que le prochain Secrétaire général effectue un seul mandat de 7 ans, mais cela n’a pas fonctionné, » explique l’ambassadeur égyptien.
 
Que recherchent ceux qui font campagne pour le job ? La gloire ? Les tapis rouges? Certes, ils voyagent en first class. Ils sont entourés de gardes du corps et reçus en grande pompe par tous les chefs d’Etats de la planète. Ils descendent dans les palaces et figurent en première place sur les photos. Pourtant ils n’ont aucune influence sur les décisions prises par le Conseil de sécurité et leur pouvoir est limité. Le seul instrument juridique dont ils disposent, c’est l’article 99 de la charte qui stipule que le Secrétaire général peut attirer l’attention du Conseil sur les situations de conflits qui menaceraient la paix et la sécurité internationale. Attirer. Pas obliger ! Kofi Annan l’avait bien compris qui, au lendemain de sa nomination, avait déclaré : « Dorénavant, j’ai 185 patrons. » « L’interaction entre le Secrétaire général et le Conseil, telle qu’elle a été imaginée en 1945 n’a plus de sens. Le monde a changé mais l’ONU, qui est un instrument de la politique des Etats Unis, a toujours les mêmes structures, » déplore un représentant du groupe des 77.
 
Les deux premiers Secrétaires généraux, le norvégien Trygve Lie et le suédois Dag Hammarskjöld ont été choisis, -sans jamais avoir fait campagne,- parce qu’ils ne dérangeaient ni les Etats Unis, ni l’Union Soviétique. La rumeur prétend que Trygve Lie, pas vraiment attiré par le poste, aurait hésité avant d’accepter. Au début de son mandat, les américains le trouvait trop pro-soviétique. Pourtant, à la fin, ce sont les soviétiques qui l’ont boycotté l’estimant trop pro-américain. « Nous étions en pleine guerre de Corée et les soviétiques refusaient de siéger au Conseil de sécurité. C’est la raison pour laquelle, lorsqu’il s’est agi de renouveler son mandat, Trygve Lie a été reconduit dans ses fonctions par l’Assemblée générale, » explique un analyste politique fin connaisseur de l’ONU. Face à l’animosité des russes qui l’ignoraient totalement et à l’impossibilité de faire son travail, il a fini par démissionner.
 
Dag Hammarskjöld fut quant à lui choisi, à l’unanimité, parce qu’il était suédois et neutre. Petit à petit, il a essayé de faire preuve d’indépendance et d’esprit d’initiative, notamment lors de la crise du Congo puis lors de l’affaire de Suez. Les relations entre les membres permanents et le Secrétaire général se sont alors sérieusement détériorées. Ses déclarations sur l’indépendance du Congo ont fortement déplu aux soviétiques et en particulier à Kroutchev qui a déclaré que l’ONU n’avait pas besoin d’un Secrétaire général « qui prend ses aises vis-à-vis de la réalité du pouvoir, » et proposé une troïka pour diriger l’Organisation et refusé de lui accorder un second mandat.  Avec l’aide discrète des Etats Unis, il s’est présenté à la tribune de l’Assemblée Générale : « je viens devant vous car on ne veut plus de moi. On veut une troïka pour diriger l’ONU –Mon électorat, ce ne sont pas les grandes puissances. Je suis le représentant des plus pauvres, des plus démunis et je continuerai.» Il fut réélu sous les applaudissements. « Lorsque j’entends dire que ce sont les permanents qui décident, je dis que ce n’est pas toujours vrai. Parfois, la procédure est évolutive, » explique un représentant du groupe des 77.  Dag a trouvé la mort dans un accident d’avion qui n’a jamais été élucidé. Il reste à ce jour, celui qui aura le plus profondément marqué les Nations Unies.
 
Après ces deux fortes têtes, les américains et les soviétiques se sont assurés que les suivants ne feraient pas de vague. U Thant, ambassadeur de Birmanie auprès des Nations Unies, en est le parfait exemple. Kurt Waldheim est le premier qui a fait campagne en dépit de son passé nazi. Curieusement, les américains et les russes ont toujours affirmé n’en avoir rien su, bien que sa fiche d’ancien nazi, disponible au public, se trouvait, -ainsi que des milliers d’autres- dans les sous-sols de la bibliothèque des Nations Unies. « Cela paraît impensable, » estime aujourd’hui un diplomate. Avec raison, puisque lorsque Kurt a décidé de prôner un troisième mandat (il est à ce jour le seul à l’avoir fait), son passé est comme par hasard remonté à la surface et il fut forcé d’abandonner l’idée. Par la suite, tous ceux qui ont eu la fâcheuse idée de s’aventurer sur le terrain de la contradiction l’ont payé cher. Pour avoir reproché aux membres du Conseil de sécurité leur inaction, notamment en Somalie, Boutros-Boutros Ghali, qui n’avait jamais eu les faveurs de la Maison Blanche, fut sommé de ne pas solliciter un second mandat, sous peine de veto américain. En septembre 2004, Kofi Annan qualifie la guerre en Irak d’illégale, arguant l’intervention militaire s’est faite sans l’aval du Conseil de sécurité. Mal lui en prend. L’administration Bush fera tout pour ternir sa réputation. Bientôt, à travers les actions de son fils Kojo, il se retrouve embourbé dans le scandale Pétrole contre nourriture à tel point que sa démission est envisagée. Il restera, mais sera contraint de faire le ménage autour de lui, notamment de se séparer de sa plus proche collaboratrice. Il sera, jusqu’à la fin de son deuxième mandat, dans le collimateur de Washington.
 
Pour l’heure, la sélection pour la nomination du neuvième patron de la Maison de verre n’en est encore qu’à ses débuts. Susana Malcorra, ministre des Affaires étrangères d’Argentine, et ex-chef de cabinet de Ban Ki Moon, et Miroslav Lajcãk, ministre des Affaires étrangères et premier ministre adjoint, ont rejoint la liste des prétendants au poste, et ont, à ce titre, participé aux auditions qui se sont tenues le 7 juin dernier. La Croate Vesna Pusic et la Moldave Natalia Gherman ont écrit aux membres du Conseil de sécurité pour leur demander de les recevoir pour des entretiens dont la date n’est pas encore connue et dont la teneur devrait rester privée. Elles ont néanmoins reçu l’autorisation de s’exprimer devant la presse. Pour l’instant, parmi les représentants permanents, c’est motus et bouche cousue. Aucun ne se risque à faire des pronostics quant au candidat qui pourrait l’emporter.
 
Les grandes manœuvres débuteront le 21 juillet, lorsque les 15 membres du Conseil se réuniront officieusement afin de choisir un candidat. A cette occasion, ils se verront distribuer des pailles (blanches pour les non permanents, rouges pour les  permanents) qu’ils utiliseront pour encourager ou décourager les candidats. Cette étape pour le moins archaïque, s’appelle ‘straw poll’ (littéralement scrutin de paille.) En 1981, date à laquelle cette curieuse pratique a vu le jour, tous les membres du conseil avaient des pailles blanches. Depuis 1991, les permanents ont des pailles rouges pour permettre de distinguer l’état qui aurait mis un veto sur un candidat. « Il y a autant de tours qu’il reste de candidats. S’il y a une seule paille rouge, on recommence jusqu’à ce que tout le monde tombe d’accord. Ensuite, le nom du candidat est soumis à l’assemblée générale qui entérinera ce choix en septembre, » explique un des participants.
 
En cas de désaccord persistant, l’arbitrage de l’Assemblée générale qui, aux termes de la charte a le droit d’imposer le secrétaire général de son choix, pourrait être envisagé. Dans l’absolu, la jurisprudence le permet. Il y a en effet un précédent: en 1950 M. Trygve Lie avait été élu, en dépit du veto soviétique. Il y a fort à parier que cela ne se reproduira plus. Les membres permanents – et surtout les Etats Unis et la Russie, ne le permettraient probablement pas.
 
D’ores et déjà, la bataille s’annonce ardue. Susana Malcorra, ex-chef de cabinet de Ban Ki Moon, semble avoir les faveurs des américains –Susan Rice, la conseillère à la sécurité nationale du Président Obama, la soutiendrait- alors que les russes se positionnent toujours en faveur d’un candidat en provenance d’Europe de l’Est. En d’autres lieux, on serait tenté de dire « que le meilleur gagne. » A l’ONU, c’est rarement le cas.
 
 
Célhia de Lavarène, juin 2016
 
 
Liste des11 candidats en lice à ce jour.  

  1. Srgjan Kerim, Macédoine,

Mme Vesna Pusic, Croatie,

  1. Igor Luksic, Monténégro,
  2. Danilo Türk, Slovénie,

Mme Irina Bokova, Bulgarie,
Mme Natalia Gherman, Moldavie,

  1. Antonio Guterres, Portugal,

Mme Helen Clark, Nouvelle-Zélande,

  1. Vuk Jeremic, Serbie

Mme. Susana Malcorra, Argentine
Mr. Miroslav Lajcãk, Republique de Slovaquie
 
 
 
 

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